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Avec l'aimable autorisation du webmaster du site de l'Illustré.
Cinquante ans de guerre pour rien. C’est le constat édifiant que vient de lancer la Commission mondiale sur la politique de la drogue. Un groupe qui réunit 19 personnalités, et pas des moindres. Ruth Dreifuss, Kofi Annan, l’ancienne procureure du TPI Louise Arbour ou encore les anciens présidents mexicain, brésilien et colombien se sont associés dans un combat. Tous arrivent à la même conclusion: des milliards ont été dépensés pour lutter contre le trafic de drogue. Et non seulement le nombre de trafiquants et de consommateurs a augmenté, mais les ravages en termes de santé publique explosent. Cette politique de répression est désormais dénoncée.
Vous le dites sans nuances: toute la politique mondiale de lutte
contre la drogue est un échec. Ce n’est pas un peu catégorique comme
constat?
Non. On peut vraiment parler d’un échec. Sur toute la ligne.
Cela fait quarante ans que Nixon a lancé sa «guerre contre la drogue». Et
cinquante ans que la convention de l’ONU sur les drogues a été ratifiée.
Si, au départ, il y avait une volonté d’équilibre entre répression et
santé publique, on constate aujourd’hui que c’est la répression qui a
dominé. Or, la consommation n’a cessé d’augmenter (en dix ans, celle
d’opiacés a augmenté de 34,5% et celle de cocaïne de 27%). Idem pour la
petite criminalité. Et pareil encore pour le crime organisé. Sans parler
des effets dévastateurs de la répression en termes de santé publique, et
c’est cela qui nous alarme avant tout.
C’est vrai, les chiffres sont inquiétants. Mais comment les
expliquer? Les narcotrafiquants sont-ils plus forts que tous les
gouvernements réunis?
La prohibition provoque la clandestinité, ce qui rend la prévention
et les soins difficiles. Mais cela crée aussi des conditions économiques
idéales pour les criminels. Ils ont un pactole énorme à se faire, sans
aucune concurrence légale; alors, croyez-moi, ils ne lésinent pas sur les
moyens. C’est simple, nous vivons le même phénomène que ce qui s’est
passé lors de la prohibition aux Etats-Unis. A ce moment-là, le pouvoir de
la mafia a explosé. La violence a augmenté… et aussi la consommation
d’alcool! Sans parler des produits écoulés illégalement, qui étaient
souvent très dangereux pour la santé. La drogue tue, mais la répression
tue aussi.
Et pourquoi a-t-il fallu attendre votre rapport pour que cet échec
soit constaté?
Politiquement, il est difficile d’admettre un échec. Ce sont les
Etats-Unis qui tiennent le plus fermement à cette politique de lutte contre
la drogue et qui investissent des milliards pour une bataille perdue. Et
qui, du coup, deviennent aussi responsables d’effets dévastateurs. Prenez
les désherbants, dont ils arrosent la Colombie par hélicoptère, lésant
ainsi de nombreux paysans, y compris ceux qui ne cultivent pas la coca.
Les Etats-Unis, justement. Comment ont-ils réagi à ce rapport?
Lorsque nous l’avons présenté à New York en juin, ils nous ont
très vite fait savoir qu’ils ne partageaient pas nos conclusions…
Vous critiquez aussi de manière assez frontale la politique de
l’ONU…
On peut le dire ainsi. Nous avons l’impression que sa politique
n’est pas cohérente. La priorité est donnée de manière trop importante
à la répression.
Constater l’échec, c’est une chose. Mais que proposez-vous pour
résoudre la question?
Nous voulons créer des conditions pour un débat ouvert. Cela
permettrait de dégager des solutions plus efficaces que cette «guerre
contre la drogue», qui a échoué. Nous devons trouver des solutions autres
que la prohibition.
En légalisant?
Il y a toutes sortes de pistes à explorer. En dépénalisant,
comme c’est le cas au Portugal, où le consommateur n’est plus puni pour
certaines quantités. Il peut avoir une simple amende et est engagé sans
contrainte à se soigner s’il est devenu dépendant. Aucune hausse de la
consommation n’a été constatée.
Au contraire, les Pays-Bas sont en train de restreindre l’accès
aux coffee shops…
Les Pays-Bas ont surtout décidé de restreindre les coffee shops
aux touristes. Quant aux habitants, ils n’ont pas une consommation plus élevée
que dans les pays répressifs. Mais il faut insister sur le fait que la
politique néerlandaise est une demi-mesure. La vente est contrôlée, mais
l’approvisionnement reste clandestin.
Il provient de cultures illégales?
A ce que je sais, oui.
Reprenons l’exemple du Portugal: ne pas pénaliser les
consommateurs ne résout pas pour autant la question des narcotrafiquants.
Dépénaliser permet déjà de sortir le consommateur de la
clandestinité, donc d’offrir de meilleures possibilités d’encadrement.
Regardez aux Etats-Unis, où la moitié de la population carcérale a été
condamnée pour des faits liés à la drogue, dont beaucoup de
consommateurs. Lorsqu’on voit ce que dépense ce pays pour un système
carcéral dont l’efficacité est tellement faible…
On en revient donc à la question de l’Etat dealer…
Doit-on proposer un monopole public, comme pour l’alcool dans les
pays scandinaves? C’est aussi une substance dangereuse, qui peut générer
des problèmes de santé publique et de sécurité. Or, aujourd’hui, on
arrive mieux à la cadrer. En Suisse, j’avais proposé qu’une production
de cannabis locale et un commerce limité soient tolérés, avec le couperet
de la loi au cas où les conditions ne seraient pas respectées, comme la
protection des jeunes ou un taux maximum de substance active. Mais le
Conseil national n’avait pas voulu de ce projet du Conseil fédéral,
contrairement au Conseil des Etats.
Mais un ado qui veut s’acheter de la vodka arrive à ses fins. Ne
craignez-vous pas qu’une dépénalisation facilite l’accès aux drogues?
Aujourd’hui, on est déjà dans le pire cas de figure. Tout est
accessible. Et les trafiquants font tout pour obtenir de nouveaux clients.
Sans parler de ces innombrables nouvelles drogues de synthèse, dont on ne
sait pas grand-chose.
Et que répondez-vous aux parents, qui voient dans la répression un
rempart pour protéger leurs enfants?
On ne peut pas éviter la tentation. Mais on peut aider à forger
le caractère, à informer des dangers. Je préfère que les gens apprennent
à vivre avec ce monde et ses tentations. Et je pense qu’une société
sans drogue est une illusion; cela n’a jamais existé. Mais, attention, je
ne suis pas en train de faire l’apologie du cannabis. Je n’en ai jamais
consommé et déconseille fortement à quiconque de le faire.
Et vous avez l’espoir que la politique évolue dans votre sens?
Certainement. Le tabou se brise. Regardez ce qui se passe en France
ces jours, quand bien même elle applique un modèle répressif. Le maire de
Paris, Bertrand Delanoë, vient de demander un débat sans tabou sur les
locaux d’injection. Même aux Etats-Unis, Washington a lâché du lest sur
l’usage thérapeutique du cannabis.
Concrètement, que va-t-il se passer? Ce rapport est-il condamné à
moisir dans un placard?
Nous avons rencontré beaucoup d’intérêt, plus que ce que nous
attendions, de la part de ministres, de chefs de gouvernement. Et nous
allons continuer à animer le débat en faisant connaître les solutions en
matière de santé publique, en informant des violations de droits humains
qui résultent de cette «guerre contre la drogue».
Et vous, madame Dreifuss, qu’est-ce qui vous a motivée à vous
engager au sein de cette commission?
J’ai consacré dix ans de ma vie aux questions de santé
publique. Et la drogue et le sida sont deux domaines dans lesquels j’ai le
sentiment d’avoir contribué à sauver des vies. C’est un sentiment rare
en politique. Et précieux. C’est quelque chose qui vous marque et vous
oblige à continuer.
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